Sur la signification de la falsifiabilité

Yasuyuki KAGEYAMA



I

Il y avait la légende poppérienne selon laquelle Popper proposa la falsifiabilité comme un simple critère du sense des énoncés scientifiques, en s'opposant à celui de la vérifiabilité de l'École de Vienne.1 Mais son effort constant de l'expliquer a expulsé cette légende dépréciative. Cependant, à mon avis, il reste encore une autre légende concernant la vraie signification de sa théorie. Cette légende-ci dit que la falsifiabilité provient d'une observation triviale de l'asymétrie logique: possibilité de tirer argument d'une énoncé singulier pour falsifier un énoncé universel et impossibilité de vérifier un énoncé universel à partir d'une série finie d'énoncés singuliers. D'après cette légende, il s'agit la possibilité logique de la falsification d'un énoncé universel par l'énoncé singulier pour obtenir le caractère scientifique d'une théorie.

En effet, quand Popper publia sa théorie de la falsifiabilité dans son livre, Logik der Forschung pour la première fois, il l'expliqua logiquement, en s'opposant à celui de la vérifiabilité; et pour sa formulation, il utilisa l'asymétrie logique entre la vérifiabilté et la falsifiabilité, qui est en rapport avec la forme logique des énoncés universels.2 Voilà, peut-être, une raison de la naissance de la deuxième légende.

Ceux qui acceptent cette deuxième légende considèrent la falsifiabilité comme un critère logique, particulièrement comme celui d'un énoncé universel fondé sur l'asymètrie logique entre la vérifiabilté et la falsifiabilité. Il me semble que Popper lui-même la considére comme tel critère logique aussi partiellement, car, dans ses dernières oeuvres, il a divisé le sens de la falsifiabilité en deux: sens logique et sens pratique, et défendu le premier comme l'idée centrale pour son critère.3

Mais au point de vue de la méthodologie critique, la falsifiabilité est, en profondeur, la norme pratique pour la recherche de la vérité, et son caractère logique peut avoir pour autant la signification qu'elle est l'organe de la critique rationelle.4 Et malgré la formulation de la falsifiabilité par l' asymétrie logique, je maintiens que ce n'est qu'un sous-produit de la méthodologie critique ou simplement son supplément. Cela s'entend d'un souvenir de Popper.5

II

Pour jeune Popper, l'important était, d'abord, de distinguer les discours empiriquement scientifiques, telle que la théorie de la relativité einsteinienne, des discours pseudo-scientifiques, telles que la théorie du matérialisme historique et celle de la psychanalyse. C'est, comme on dit, le problème de la démarcation.

Selon Popper, il est très facile de trouver les vérifications pour une certaine théorie, quoi que ce soit. Les marxistes, après la première guerre modiale, pouvaient, dit-il, trouver beaucoup de vérifications pour leur théorie historique, toutes les fois qu'ils lisaient les journaux; et aussi la psychologie inductive adlérienne, par exemple, pouvait diagnostiquer un malade sans le voir.

Par contre, il apparaissait presque impossible de découvrir la vérification ou la confirmation même pour la théorie générale de la relativité einsteinienne. Cette théorie physique était risquée dans le sens que sa prédiction théorique n'était pas intelligible aux connaissances physiques classiques.

Ainsi la différence caractéristique entre ces deux genres de théories, celle du marxisme ou de la psychologie adlérienne, et celle de la relativité einsteinienne, c'est, selon Popper, un trait définitif par lequel on peut discerner une théorie scientifique d'une théorie pseudo-scientifique. Les théories du matérialisme historique ou de la psychanalytiques étaient toujours défendues par leurs avocats; leurs attitudes étaient ainsi dogmatiques. En 1919, au contraire, la théorie générale de la relativité fut exposée au danger de la falsification expérimentale. La méditation sur cette circonstance mena Popper à l'idée innovatrice concernant la méthode scientifique; il pensa que si quelqu'un propose un théorie scientifique, il doit répondre à la question: sous quelles conditions il admet l'invalidité de sa théorie; en d'autres mots, quels faits concevables il accepte comme refutations de sa théorie.6 C'est l'origine de la méthodologie critique chez Popper.7

III

De ce fait, il est évident que le problème de la démarcation était, au moins dans son étape initiale, ni théorique ni logique, mais de nature pratique. Selon Bouveresse, «il s'agit non de décrire ce qu'est la science, mais de convenir de ce qu'il faut entendre par science. L'épistémologie, pour Popper, est normative.»8 Pour résoudre un tel problème, il s'agit finalment l'attitude critique contre les théories. C'est seulement après l'acceptation de l'attitude critique que la logique peut être utilisée pour critiquer les théories. Bien que hautement utile comme un instrument de l'analyse, la formulation logique de la falsifiabilité n'est pas significative sans l'attitude critique, du moins envers les problèmes pratiques. Séparer nettement les discours scientifiques des discours pseudo-scientifiques, c'est l'une des tâches essentielles de toute philosophie rationaliste pour la lutte contre toutes les formes de dogmatisme obscurantiste.9

Il est important de souligner encore que ce qui doit être distingué, c'est l'attitude de ceux qui proposent les théories; et la falsifiabilité logique d'une théorie n'est autre chose que la manifestation théorique des ces attitudes critiques. Puisque la théorie peut être immunisée, n'importe quand, contre aucune falsification ou réfutation. En cette raison, Popper introduit ici les règles méthodologiques: il ne faut pas échapper les falsification contre les théories.10 Cependant, au point de vue de la méthodologie critique, il paraît que ces règles sont, pour l'action pratique, plus importants que la formulation logique de la falsifiabilité, car ces règles-là manifestent plus directement l'esprit de la rationalisme critique que celle-ci.

IV

L'un des effets pernicieux de la deuxiéme légende mentionnée est que la falsifiabilité est considérée comme un trait logique de l'énoncé universel. Pourtant, Popper, dans sa Logik der Forschung, traite non seulement les énoncés universels, mais aussi les énoncés singuliers et probabilistiques dont la falsifiabilité ne se fondent pas sur l'asymétrie logique. Il en conclut que tels énoncés peuvent être maniés comme falsifiables, quoiqu'ils ne soient jamais logiquement falsifiables.11

Le deuxième effet, plus pernicieux, de la légende est qu'elle a provoqué un malentendu selon lequel la falsifiabilité vise à la falsification sûre et conclusive; car l'inférence logique est généralement conclusive. Ce malentendu s'est levé aussi du fait que le critère de la vérifiabilité, du moins dans sa premiére période, visa vraiment à la vérfication conclusive,12 et que le parallélisme entre la vérifiabilité et la falsifiabilité a engendré la supposition fausse que la théorie poppérienne ait naturellement herité le but de conclusivité. À cause de cette supposition, beaucoup de critiqueurs ont fait des objections à la méthodologie poppérienne. Par exemple, Kuhn, dans son explication du falsificationisme, présuppose que la falsification de la théorie scientifique doit avoir la certitude apodictique.13 Pour ainsi dire, il est, dans cette explication, regardé comme une philosophie de la fondation dont le but est, à l'egal de celui du vérificationisme, d'atteindre la certitude absolue.14

Mais Popper a, dès son début, insisté sur l'impossibilité de la falsification conclusive, ou sur sa fallibilité.15 La falsifiabilité n'a aucun rapport avec la finalité de la falsification; elle n'est jamais l'algorithme par lequel on peut obtenir les résultats automatiquement. Donc la falsification ne signifie pas nécessairement la renonciation à la théorie éprouvée; plutôt, elle peut étre l'occasion où nous pouvons améliorer nos théories. Pour falsificationisme, en tout cas, la falsification n'est que le problème qui doit être résolu.16

La valeur fondamentale de la falsifiabilité consiste dans le fait que les attitudes des chercheurs, ou leurs théories, sont ouvertes vers les choses inconnues. Selon Popper, la raison par laquelle nous nous intéressons à la falsification, c'est qu'elle peut ouvrir à notre vue le nouveau monde de l'expérience.17 Les attitudes des marxistes et des psychologues adlériennes, en revanche, manquaient la volonté de découvrir les choses inconnues; donc ils tombaient, en cherchant seulement les vérifications ou les confirmations préférables, dans le contentement de soi. L'ouverture de nos attitudes prévient notre contentement de soi et celle de nos connaissances entraîne sa croissance. Nos connaissances peuvent croître par le fait que nous sommes déçus dans notre attente; voilà la signification de la falsifiabilité.